Pédagogie / Continuité virtuelle ou solidarité réelle ?

Communiqué de SUD éducation 13
lundi 23 mars 2020
par  GUERDA
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Cela fait maintenant plus d’une semaine que nous vivons une crise sanitaire inédite non seulement dans notre pays mais au niveau planétaire. Le gouvernement a décidé de fermer tous les établissements scolaires et de placer une grande partie de la population en situation de confinement.

Dans ce contexte sans précédent, la continuité pédagogique et celle du service public sont essentielles. C’est la raison pour laquelle nous sommes nombreuxSES et alors que rien ne nous y contraint, à avoir pris la mesure de la situation ainsi que nos responsabilités en nous engageant spontanément à sa mise en œuvre via un enseignement à distance. Si nous l’avons fait c’est conformément à nos valeurs morales communes d’enseignantEs. pour nos élèves et en solidarité avec leurs familles plus que pour répondre aux injonctions du ministre de l’Education nationale.

Celui qui, le matin même de la fermeture des établissements annonçait qu’une telle éventualité n’était pas envisageable, a beau crier sur tous les toits que l’Education Nationale était prête, il n’en était rien. Pour preuve, les outils mis à disposition par le ministère se sont rapidement retrouvés saturés. Les personnels ont dû, comme ils-elles en ont souvent l’habitude, trouver les ressources nécessaires et inventer des solutions pour s’adapter à ces nouvelles modalités d’enseignements indépendamment des injonctions ministérielles et de ses déclarations contradictoires.

Pour les enfants dont nous avons la responsabilité, maintenir un lien avec leur école, leur établissement, leurs enseignantEs est indispensable. Dans ce climat d’inquiétude et d’incertitude, il permet d’offrir un cadre rassurant et un semblant de normalité. CertainEs d’entre eux n’ont pas d’autres espaces que l’école pour apprendre, développer leurs curiosités, s’épanouir et s’évader. Mais le principe de « continuité pédagogique » a ainsi fait l’objet d’interprétations qui divergent entre notre vision du métier et celle qu’en a notre hiérarchie. A l’opposé de nos objectifs, les déclarations tonitruantes du ministre qui martèle que les programmes doivent être bouclés et les évaluations maintenues sont sources d’une grande anxiété pour nos élèves et leurs familles. Ils font non seulement fi de la fracture numérique qui opposent les familles mais aussi des inégalités scolaires.

Nous pensons par conséquent qu’il est important de ne pas nous laisser instrumentaliser et de nous questionner dès à présent quant à l’orientation que l’on veut donner à notre enseignement à distance. Accepter de poursuivre dans la progression des programmes comme si de rien n’était pose de réels problèmes. Nous risquerions malgré nous de renforcer les inégalités sociales. CertainEs seraient intrinsèquement privilégiéEs et d’autres défavoriséEs puisque l’apprentissage scolaire reposerait alors massivement sur le dos des familles. Cela renforcerait davantage les inégalités sociales et fourvoierait le principe même de l’école égalitaire. Il en va de même pour l’évaluation. Celle-ci ne peut-être que formative et ne doit pas compter dans les bilans trimestriels. Nous savons déjà à quel point les devoirs à la maison sont en temps normal source de différences, alors dans le contexte qui est le nôtre nous imaginons bien les conséquences. Quand certainEs peuvent être aidéES dans leur travail, d’autres doivent faire face seulEs aux obstacles qui dans notre situation se cumulent : stress, difficulté pour s’organiser, cadre de travail. Quand certainEs peuvent avoir accès à différentes ressources (connexion internet, livres, tablettes, ordinateurs), d’autres n’ont pas les moyens d’accéder à l’information ou parfois seulement par le biais de leur téléphone ou de celui de leurs parents.

La crise ne doit pas être un prétexte à renforcer une école à deux vitesses. Si l’on écoutait le ministre, enseigner se résumerait alors à transmettre des informations de façon descendante ou à donner un cours magistral alors que cela relève de l’apprentissage à des élèves actifs au sens socio-cognitif du terme. Rappelons, qu’unE élève devient actifVE au sein de ses apprentissages lorsqu’il-elle échange, essaye, expérimente, recherche, formule, hésite, s’engage, se trompe...

Au sein de cette relation, notre rôle d’enseignantE est d’accompagner, de répéter, de différencier, de s’adapter, d’étayer, de ritualiser, de dynamiser… Nous devons donc créer des situations propices aux apprentissages. Enseigner est un métier relationnel qui ne peut pas être remplacé par un enseignement à distance via un logiciel. Tel qu’il nous est proposé, cet enseignement à distance ne tient pas compte des difficultés sociales et familiales ainsi que des problèmes de santé et d’apprentissages de chaque élève. Il ne peut donc être envisagé que comme une solution provisoire dans une situation exceptionnelle.

Jean-Michel Blanquer voit pourtant dans l’épreuve que nous vivons une occasion unique de bouleverser notre métier et ses principes. Mais là où il pense réduction des coûts et flexibilité, nous pensons lien social et solidarité. SUD éducation 13 appelle donc à la vigilance quant aux futures propositions gouvernementales et/ou hiérarchiques faites aux enseignantES en matière de télétravail.

Nous appelons également toutEs nos collègues à être prudentE quant aux conséquences que peut avoir le travail à distance sur leur état de santé. La tentation peut être grande par esprit de solidarité et envie d’agir, de s’investir sans compter les heures et les efforts. Nos propres expériences d’enseignantES ainsi que les retours que nous avons le montrent. Cette première semaine d’enseignement à distance a demandé à la majorité d’entre nous un investissement colossal. Le télétravail est par définition très intrusif et il n’est pas toujours facile de placer des limites entre vie professionnelle et vie personnelle. Il faut donc que chacunE d’entre nous reste à l’écoute de ses besoins et de son état de santé. En cette période de confinement, c’est particulièrement important. De surcroit, nos droits continuent d’exister et il ne faut pas hésiter à s’en saisir pour se protéger et ne pas accepter tout et n’importe quoi. Le télétravail reste du travail et ce faisant il est encadré par des textes. En cas de difficultés il est toujours possible d’être placéE en arrêt de travail par son médecin traitant. Pour votre équilibre et celui de vos élèves, nous vous invitons à rester dans le cadre de vos obligations de services qui peuvent par ailleurs être aménagées en fonction de votre situation personnelle. Pour nous aussi cette situation a de lourdes conséquences, ne l’oublions pas.

C’est parce que nous avons le service public et la justice sociale chevillée au corps que nous devons faire attention à ne pas participer, malgré nous, à creuser un peu plus le fossé des inégalités scolaires. Demandons la suspension des programmes officiels et de toutes évaluations à dimension certificative et la prise en compte dès à présent de la situation que nous subissions dans le cadre de la préparation et de l’organisation des diplômes nationaux.

Enfin, dans cette crise, nous pensons que nous devons par-dessus tout veiller à rester solidaires et uniES. Nombre d’entre nous en ont fait la démonstration en se portant volontaires pour accueillir les enfants de personnels soignantEs dans nos établissements. Il s’agit d’une preuve supplémentaire de notre attachement au service public car là encore, il est nécessaire de considérer collectivement l’accueil des enfants de tous les travailleursES, sans distinction.